« PÈLERINAGE » AU SANCTUAIRE DE BELPEUCH

C’est un endroit empreint de quiétude et de paix. Un havre où trouver la sérénité, un de ces lieux magiques qui ramène l’Homme à sa juste valeur, une fourmi face à l’éternité. Ce lieu où je vais me ressourcer dès que j’ai l’occasion de passer en direction d’Aurillac, est le « sanctuaire de Belpeuch », situé près de Mercœur et de Saint Mathurin Léobazeil (19430). Le site est niché au cœur des « montagnettes » qui entament les versants de l’Auvergne à mi-chemin entre Biars sur Cère (Lot) et Mercoeur (19430).

carte belpeuch

Voici les environs de notre destination, perdue dans les contreforts du Cantal. 

    Nous partons donc de Bretenoux-Biars, dans le Lot,  aux confins de la Corrèze et du Cantal, par une route tortueuse mais pleine de charme, véritable route de montagne qui colle à la pierre en frôlant le précipice et la vallée encaissée de la Cère. En dessous, Laval de Cère, à cette hauteur le village ressemble à une petite fourmilière. Continuons la D14 jusqu’à « une pate d’oie » qui indique à droite Argenta et Aurillac par la D13 et à gauche, Mercœur, sanctuaire de Belpeuch par le D139. Trois ou quatre kms plus loin, un croisement à gauche nous indique que nous sommes arrivés. En effet, à 200 mètres, une entrée de parc précédée d’une petite « chapelle » présente le site.

    Franchissons la porte et avançons.

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L'entrée du site. (Photo: Patrick Garcia)

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Le début du Chemin de Croix (en été). (Photo: Patrick Garcia)

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Le même endroit en automne, un charme différent. (Photo: Patrick Garcia)

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Gros plan d'une des stations. (Photo: Patrick Garcia)

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L'endroit est très romantique, un lieu de quiétude. (Photo: Patrick Garcia)

De la lumière à l’ombre :

  Immédiatement nous sommes saisis. L’extérieur est éblouissant de lumière, car bien exposé, et sitôt franchi les grilles du sanctuaire, se « dresse » devant nous, comme un long tunnel de verdure, un long et très beau chemin de croix dallé de pierres de schistes et d’un muret du même appareil. Ce tunnel, entièrement recouvert de châtaigniers, de buis et de sapins, est marqué par les 14 stèles surmontées de belles et grandes croix, commémorant  les différentes étapes de la passion du Christ. L’endroit, totalement, désert, est splendide, prenant, émouvant, même pour un libre-penseur comme moi. Penser que depuis des siècles, ce lieu est l’objet d’une vénération et d’une fréquentation assidue, alors qu’il est situé dans une forêt considérable et à flanc de montagne, loin de tout… On imagine les difficultés de pèlerinage à une époque plus reculée… J’entame ma montée vers les lieux saints dédiés à Marie, sur un petit plateau, situé à une centaine de mètres plus haut, la longueur du chemin de croix étant d’environ 500m, la pente est relativement rude, mais après tout, rien ne presse et nous sommes là, avant tout, pour  nous donner du temps et de la réflexion . A mi-chemin, je m’assois sur le muret à droite pour profiter de l’instant présent. Face à moi, la croix porte en relief rouge : « Sainte Véronique essuie le visage de Jésus ». Ces mots ont du faire méditer bien des âmes pieuses depuis qu’ils trônent au sein de ce lieu de méditation… Reprenant mon ascension, j’arrive au sommet du parcours à un virage qui débouche sur un plateau encadré par des buis. Puis à gauche, une église romane et à droite une chapelle beaucoup plus petite, la chapelle miraculeuse.

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L'ancestral lieu de culte, au bout du chemin de croix, sur le plateau. (Photo: Patrick Garcia)

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Sur le plateau, entre les deux lieux de culte, un puits et au fond, derrière, un oratoire. (Photo: Patrick Garcia)

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Le "saint du saint". (Photo: Patrick Garcia)

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Depuis des siècles, la détresse de la Vierge impressionne les visiteurs, comme les croyants. (Photo: Patrick Garcia)

  Un des prospectus publicitaires résume :

« C'est un lieu de pèlerinage historique dont les origines remontent en l'an 940. Date à laquelle des moines bénédictins y édifièrent, en l'honneur de la " Bienheureuse Vierge Marie " une chapelle qui devint rapidement un centre de dévotion, pour toute la contrée. Une architecture à l'enceinte rectangulaire, basse, étroite, allongée et n'ayant de voûte qu'à son sanctuaire, dont l'arc triomphal et les modillons sont d'un roman bien accusé. Une tradition constante de pèlerinages depuis le Moyen âge, y furent perpétuées, même pendant les périodes troubles et les révolutions. On accourait en foule sur la " Belle Montagne " (Traduction de l'origine latine de 'Belpeuch'). Les uns étaient-ils gravement malade ? D'autres pour vaincre une tentation violente ? Ou une passion funeste ? Et les fidèles se tournaient alors vers celle qui se nomme la Mère de Miséricorde et le Refuge des pécheurs. Á l'époque des communions, du mariage on faisait ce pèlerinage pour Marie. Quand des fléaux menaçaient des récoltes, telle la sécheresse ou des pluies par trop abondantes, on faisait à Belpeuch de solennelles processions pour apaiser la colère divine. »

 

    Dans la petite chapelle, trône au mur du fond, une niche où est installé l’objet de culte le plus précieux du site, la piéta représentant une Vierge soutenant le cadavre de Jésus sur ses genoux, le bras droit tient la tête de Jésus et le bras gauche de Marie est levé en signe de désespoir. Cet ensemble date du 15èmes siècle, mais le lieu de pèlerinage par lui-même remonte comme dit précédemment à environ l’an 1000 !

 A la sortie, un panneau indique qu’ici, la semaine Mariale se déroule  du 1er au 2éme dimanche de septembre, la fête de Notre Dame étant le 8  septembre, même si des messes ont lieu tous les jours à différentes heures.

   Je vous conseille de faire le tour du plateau, de remonter le chemin qui s’en va vers un groupe de bâtiments à gauche où vivent les religieux ou pèlerins. L’endroit est charmant, passé ces premiers bâtiments, en bordure d’une ferme en piteux état, un beau four à pain est malheureusement en train de s’écrouler, quel dommage ! Si on continu la route on retombe, au bout de deux lacets, à l’entrée du chemin de croix, mais je vous conseille plutôt de revenir par le même chemin, et replonger dans l’univers particulier et végétal du chemin de croix .

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A gauche des lieux saints, quelques maisons, dont une possède un superbe four au toit de lauzes. (Photo: Patrick Garcia)

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Retour dans le magnifique tunnel de verdure. (Photo: Patrick Garcia)

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Une autre fois, par une lumière étrange. (Photo: Patrick Garcia)

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Le bout du chemin, retour à la lumière. (Photo: Patrick Garcia)

  Dans les environs :

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J'ai choisi l'automne, magnifique ici, pour illustrer ces lieux magiques,

ici, au "Rocher du Peintre" à Camps à quelques kms du lieu saint. (Photo: Patrick Garcia)

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Vue depuis les Gorges de la Cère au "Rocher du Peintre", la montagne en "feu". (Photo: Patrick Garcia)

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De superbes couleurs. (Photo: Patrick Garcia)

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Il y a même des tables pour pique-niquer, les jours d'été. (Photo: Patrick Garcia)

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3oo mètres plus haut, dans le village de Camps, une magnifique architecture cantalienne. (Photo: Patrick Garcia)

Reprenant votre auto, si vous continuez  gauche vers Mercœur, vous découvrirez un charmant petit village de petite montagne avec une belle église. Mais je vous conseille d’aller à droite, jusqu’à la pate d’oie (d’où nous parlions au début), d’aller à gauche et de remonter la D13, vers Argentat et Aurillac, ceci sur quelques kms, jusqu’à Camps. Ce petit village  du Cantal est superbe par ses maisons à toitures de Lauzes, ses granges immenses toutes de pierre des murs au toit, mais aussi par son « célèbre » Rocher du Peintre. Dans le village, tournez à droite et allez à 1 km jusqu’à un « cul de sac ». Le fameux « Rocher du Peintre ». De là, magnifique vue sur les gorges de la Cère, où plusieurs centaines de mètres plus bas, passent les autorails reliant Souillac à Aurillac. La vue, le paysage, les montagnettes …. Tout ici mérite d’être vue et apprécié en prenant le temps. Des tables de pique-nique sont mises à la disposition des visiteurs et je vous recommande d’en profiter.

Retour par la bastide Bretenoux, Autoire, Gramat, Cahors et Tournon vers Villeneuve sur Lot, soit en gros 200 km et 2h45mn.

 PATRICK GARCIA

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Condensé d’

 

« HISTOIRE DES PAYSANS D’EUGENE BONNEMERE »1856

 

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Episode 3

 

17ème siècle

 

 

 

 

 

LA PESTE, LA FAMINE, LES LOUPS, LA LIGUE :

 

Fontenelle le "Brave"….

 

Il y avait alors en Bretagne « un jeune folâtre, » nommé Guy-Eder de la Fontenelle, gentilhomme cadet d'une maison de Beaumanoir, et il était encore un enfant lorsque un matin, en 1589, il franchit les murs du château de Boncourt, à Paris, vend ses livres et sa robe de chambre

 

Pour acheter une épée et un poignard, et reprend le chemin de la Bretagne, soulevée déjà par le duc de Mercœur. Bien que Fontenelle n'eût que quinze ou seize ans alors, cette intelligence supérieure s'impose à une de ces nombreuses troupes de bandits, qui pillaient la province au nom des intérêts de Dieu et de la ligue. Bientôt ses troupes furent les plus redoutées dans le pays; bientôt, fatigués de leurs excès, les paysans se soulèvent en masse et viennent l'assiéger au Grannec. Mais ils sont taillés en pièces, et plus de huit cents restent sur la place. Par un odieux raffinement de perversité, il défend d'enterrer les nombreuses victimes de ce combat, spéculant ainsi sur l'amour des parents pour les leurs, et faisant massacrer sans pitié ceux qui venaient la nuit pour ensevelir le corps d'un frère, d'un père ou d'un époux. C'était une souricière qu'il tendait, et les cadavres appelaient les cadavres. Puis, comme les siens se plaignaient de l'infection causée par ce vaste charnier, il leur répondit ce mot, dont on a fait les honneurs à Charles IX et à bien d'autres « L'odeur des ennemis morts est toujours agréable! Telle était la terreur répandue par Fontenelle et sa bande sur toute la Cornouaille, que les paysans abandonnaient leurs femmes, désertaient leurs maisons et leurs villages pour fuir dans les bois et dans les landes, où ils trouvaient d'autres ennemis, la faim et les loups, qui en firent périr un grand nombre. C'était au grand jour, impunément et sous les yeux mêmes de la garnison chargée de veiller à la tranquillité de la province, que Fontenelle pillait le pays, et ceux qui commandaient à Quimper refusèrent de réprimer ses brigandages, alléguant qu'un pareil voisinage était des plus favorables pour tenir leurs soldats alertes et toujours en haleine. N'ayant donc plus d'espoir que dans ces révoltes, dont le feu s'éteignait invariablement dans leur sang, les manants se soulevèrent encore une fois. Fontenelle les attira en rase campagne, et là, il en fit une telle boucherie et un massacre si effroyable, que, suivant un vieux Guerz breton, « la terre, maigre jusqu'alors et ne produisant que bruyères, s'engraissa de pourriture humaine jusqu'à devenir terre à froment. »

 

Les paysans se dispersent, frappés de stupeur à ce dernier coup, mais les loups viennent peupler ce désert fait de main d'hommes, et, ne sachant plus où fuir, ils viennent chercher un abri derrière les murs de Quimper. La famine franchit sur leurs pas les portes de la ville, et frappe tout d'abord sur ces populations dépaysées, sans asile, sans appui, sans se- cours. La « casanière garnison qui avait refusé de les défendre, bientôt ne veut plus les accueillir, on ferme les portes, et l'on crie du haut des remparts à ceux qui surviennent, qu'il n'y a plus rien dans la ville, et qu'il faut qu'ils retournent ensemencer les champs. On les trouvait morts par les rues et par les chemins, la main à la bouche, comme si, dans le délire des dernières convulsions de leur lente agonie, ils y eussent porté une nourriture absente. On en ramassait d'autres à la porte de leurs étables, ensevelis sous le fumier, afin d'éviter le froid, et la multitude des cadavres, que les loups ne suffisaient plus à dévorer, ne tarda pas à engendrer une maladie pestilentielle qui, après avoir emporté les plus pauvres, arriva « jusqu'aux plus huppés. »

 

    

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Nous retrouvons les illustrations d'époque de Calot, ici, "La Bataille", entre Protestants et Catholiques. (Repro: Patrick Garcia)

 

      Fontenelle survint alors. Le moment était habilement choisi; Quimper épuisé ne pouvait plus opposer de résistance, il ne s'y trouvait plus que des moribonds pour défendre des cadavres. Mais il était écrit qu'aucune épine ne manquerait à la couronne de martyre de ce malheureux pays. Après avoir pris le bourg de Penmarck, le plus riche de la Bretagne « qui comptait quantité de hameaux de soixante à quatre-vingts maisons », il fit déshonorer toutes les femmes et filles, fit mourir dans les tourments plus de cinq mille paysans, brûla plus de deux mille maisons, et pilla et emporta tout. Cette vie avait ses fatigues aussi parfois, au retour de ses courses, faisait-il éventrer deux jeunes filles pour se délasser les pieds dans leurs entrailles fumantes.

 

       Ce monstre, qui le croirait!, était presque un enfant, il avait vingt ans à peine. Il sut se faire dans l’ile Tristan, à l'embouchure de la petite rivière de Pouldavid, une retraite dans laquelle il résista pendant quatre ans à des attaques successives, levant des tailles sur le pays, à six et sept lieues à la ronde, et jusqu'à la porte des villes fortes. Il faisait, dans ses expéditions, des razzias de paysans qu'il jetait pêle-mêle et les uns sur les autres, dans des cachots humides et jusque dans des latrines, où ils pourrissaient littéralement, ayant de la fange jusqu'aux genoux, et ne pouvant se tenir autrement que debout, sous peine d'être étouffés par l'ordure. Il les faisait torturer à leur tour pour les décider à lui donner des rançons le plus souvent impossibles à acquitter, tantôt les faisant asseoir nus sur un trépied rougi au feu, tantôt, par les plus grands froids de l'hiver, les faisant plonger dans des cuviers d'eau glacée. Dans leurs cachots infects, ils mouraient d'ordinaire au bout de trois ou quatre jours, et leurs compagnons d'infortune les jetaient à la mer, en attendant leur tour, pour que leurs cadavres, en pourrissant auprès d'eux, n'ajoutassent pas à leur infection. Ceux que leurs amis ou parents avaient pu racheter sortaient demi-morts, plus semblables « à des anatomies » qu'à des hommes, et, déjà à moitié pourris, mouraient « pauvrement » d'une enflure qui ne tardait pas à mettre un terme à tant de souffrances.

 

Les saintes…

 

   Parfois cependant, au milieu de ces infamies, une scène sublime venait reposer les regards, comme pour témoigner que Dieu était encore au ciel, et que l'enfer n'était pas déchaîné tout entier sur la terre. Lors du sac de Blavet, tous fuyaient vers la mer, moins impitoyable que les hommes, et, montés sur leurs « barquerolles », cherchaient à gagner les vaisseaux qui pouvaient les soustraire au sort qui les attendait. Les bateaux, trop chargés, sombrèrent pour la plupart. Quarante jeunes filles s'étaient réfugiées sur un navire; mais les soldats les ont poursuivies, et, du pont, elles les voient qui déjà montent à l'abordage. Elles seront massacrées, elles le savent, mais pour les femmes, dans cette guerre de cannibales, la mort n'arrivait jamais qu'après le viol, destiné à relever le goût de l'assassinât. Alors elles se prennent toutes par la main, s'agenouillent un instant, et, au moment où les bandits mettent le pied sur le pont, s'élancent chercher dans le sein des flots un asile contre la honte. Les convulsions de la mort avaient resserré les anneaux de cette chaîne de vierges-martyres, et le lendemain le flux de la mer apporta sur la rive les cadavres des quarante saintes suicidées.

 

 

guerre de religion 69

 

Scène "Basique" de la guerre de religion, actuellement, nous vivons une époque bénie.... (Repro: Patrick Garcia)

 

Le fléau de la guerre en engendra trois autres, qui ne cessèrent pas avec elle, et prolongèrent leurs ravages jusqu'en 1602.

 

Je veux parler de la famine, de la peste et des bêtes farouches.

 

Chassés de leurs maisons dévastées ou incendiées, se cachant dans les forêts, dans les haies, dans les genêts ou les bruyères, les paysans se nourrissaient d'herbes sauvages, qu'ils ne pouvaient même pas faire cuire, parce que la fumée trahissait le secret de leur retraite et attirait les soldats. Aux environs des villes et des lieux fortifiés, s'ils parvenaient à se procurer quelques mesures de seigle, ils s'assemblaient «  la nuit, comme des hiboux » au nombre de trois ou quatre, s'attelaient à la charrue, et dans le silence et l'ombre, comme des malfaiteurs, semaient ce peu de grain, dans l'espérance que la paix viendrait arrêter la fureur de leurs bourreaux.

 

Vain espoir! Ils accouraient, ces braves, faire manger ce blé en herbe à leurs chevaux, et le détruisaient à plaisir avant la récolte. Sans asile, en haillons, sans nourriture, la faim, le froid, les maladies enlevaient les paysans par milliers, et les fossés et les chemins ne présentaient que l'affreux spectacle de cadavres à moitié dévorés par les loups, ou de moribonds qui ne pouvaient plus leur disputer un vain reste de vie. Quand parut cette effroyable fléau des loups, ils commencèrent par dévorer tous les chiens, pour avoir ensuite meilleur marché des bestiaux puis, chiens et troupeaux dévorés, ils se jetèrent sur les hommes.

 

Ils s'accoutumèrent si bien à la chair humaine, que pendant sept ou huit ans ils attaquèrent les hommes, même armés, et nul n'osait aller seul par les champs. Ils recherchaient surtout les femmes et les enfants, qu'il fallait enfermer dans les maisons, où ils les venaient dévorer s'ils pouvaient forcer la porte, et l'on vit souvent des femmes sur le seuil même de leur logis, assaillies, même en plein jour, par ces farouches ennemis, qui, poussés par un instinct diabolique, sautaient à la gorge de leurs victimes et les entraînaient sans qu'elles pussent même jeter un cri et appeler au secours. On dit qu'ils s'acharnaient surtout de préférence sur les femmes enceintes, qu'ils éventraient, en tiraient le fruit, et laissaient la pauvre femme toute palpitante, s'ils n'avaient le loisir de dévorer la mère avec l'enfant. On vit un jour une femme, au terme de sa grossesse, sortant par la porte de Bihan dont elle était à dix pas à peine, éventrée en plein jour, et son enfant emporté, bien que ce fût un jour de marché et que la route fût pleine de monde. Ceux qui la précédaient ne virent rien, parce qu'elle n'eut le temps de jeter aucun cri ceux qui la suivaient ne purent la secourir et la défendre, tant le furieux animal avait exécuté lestement son effroyable expédition. L'habitude et le long usage avaient enseigné aux loups l'art de dévorer les hommes dans leurs vêtements sans les déchirer. Ils dépouillaient, ils épluchaient l'être humain, homme ou femme, comme l'enfant épluche la noix ou la châtaigne que convoite sa gourmandise, sans qu'il y parût à ses habits. Aussi, savez-vous comment, dans leur terreur superstitieuse, et en présence d'une férocité si raffinée et si intelligente, les paysans désignent ces nouveaux ennemis? Ils les flétrissent du nom d'hommes, et les appellent «  hommes-loups », refusant de voir en eux autre chose que les soldats morts de Fontenelle, qui reviennent pour mordre leur dernier coup de dent.

 

 Puis vint la peste, qui sévit surtout dans l'année qui suivit la paix, et qui « mit la dernière main » à la dévastation de la contrée, à laquelle deux siècles et demi de paix n'ont pas rendu encore sa richesse et sa population d’autrefois. Les pauvres furent frappés les premiers, puis bientôt tous le furent, et en si grand nombre, qu'il fallut abandonner les mesures de police arrêtées tout d'abord pour porter remède au mal. Enfin la mortalité fut si grande, et la province fut si dépeuplée à la suite de tous ces fléaux, qu'il était telle ville champêtre qui, de douze cents communiants à Pâques, en comptait à peine douze dans l'année qui ouvrit le 17ème siècle.

 

        La Bretagne fut soumise à la fin Fontenelle lutta le dernier, moins par fidélité à la cause de la Ligue, que par crainte personnelle de représailles trop légitimes. Fontenelle se rendit, fut amnistié, et conserva le gouvernement de l'île de Tristan…

Le Nain (Peut-être Louis )

Pendant ce temps, les paysans survivent... Pieds nus. Ici d'après Le Nain.  (Repro: Patrick Garcia)

 

            Que l'on ne croie pas que ces scènes affreuses fussent particulières à la Bretagne:

 

chaque pays avait son Bussy d'Amboise, son Saint-Luc et son Fontenelle, seigneurs et soldats étaient les mêmes en tous lieux, et la souffrance du paysan fut partout excessive durant toute la première moitié du règne d’Henri 4.

 

La Bourgogne offrirait à nos regards un tableau non moins sombre (D. Plancher, IV); Dans l'Anjou, les paysans creusaient des fossés, élevaient des murailles autour des bourgs et fortifiaient les églises, pour s'y mettre à l'abri contre les courses et les rançonnements des royaux et des ligueurs, qui rivalisaient de férocité et partout il en était ainsi.

 

Après en avoir fini avec les gentilshommes et leurs sicaires, il fallut aviser à se défaire d'une autre race d'ennemis non moins terribles après les seigneurs, les loups ! II fallut faire marcher contre eux de véritables corps d'armée, tandis que l'on faisait des processions dans les villes, pour prier Dieu d'accorder son assistance et ces entreprises.

 

Henri 4 voulait, on le sait, que chaque paysan pût mettre le dimanche la poule au pot, nous dirons à quel point de réalisation en est aujourd'hui l'utopie du bon roi, et c'est à lui qu'ils durent de pouvoir porter a leur gré des habits de couleur, des chapeaux gris, et des manteaux par la pluie et par la neige. C'est grâce à lui encore que les baux à ferme furent allongés, et qu'ils purent semer et planter à leur volonté (Ordonn. du 25 mars 1597).

 

… comme toujours, ce furent donc les crimes et l'impitoyable tyrannie des seigneurs et de l'armée qui chassèrent le douloureux martyr hors des bornes.

 

 Dans le Poitou, la Saintonge, le Limousin, Marche, le Périgord, le Quercy, l'Agenois, les paysans se soulevèrent par milliers, non plus pour la messe ou pour le prêche, pour le roi ou pour la Ligue, mais pour avoir le droit de vivre et d'être hommes. « Aux croquants ! Aux croquants » criaient-ils en courant sus aux percepteurs, aux gens de guerre, aux nobles, à tous ceux enfin qui croquaient et dévoraient le pauvre peuple; seulement, pour laisser à la lutte son caractère de protestation contre une oppression intolérable, ils consignèrent le but qu'ils poursuivaient dans une proclamation qu'ils adressaient à tous les officiers commandants des châtellenies sur leur passage :

 

« Messieurs, nous vous tenons au nombre des gens de bien c'est pourquoi, incontinent la présente reçue, nous vous prions vous armer, joindre et opposer avec nous contre les pernicieux desseins des ennemis du roy, notre sire, et les nôtres, mesmement aux griffes des inventeurs de subsides, voleurs, leurs receveurs et commis, faulteurs et adhérens. A ces causes, ne ferez faute de vous armer et tenir prêts. Autrement vous nous aurez sur les bras trois jours après la réception des présentes, pour y être contraints par la rigueur des armes, comme faulteurs des dits voleurs et inventeurs de subsides. » Fait en ce second jour de juin 1594. Vos frères et amis, les gens armés du tiers état des pays du Quercy, Agenois, Périgord, Saintonge, haute et basse Marche, etc. »

 

          Les nobles, de leur côté, publièrent une proclamation dans laquelle ils disaient « qu'après s'être voulu oster de la sujétion en laquelle

 

Dieu les a ordonnés, ils se sont eslevés contre tout droit divin et humain, en ce qu'ils ont voulu renverser la religion en ne pavant pas les dîmes ordonnées dès le commencement du monde pour le service de Dieu qu'i!s ont voulu renverser la monarchie et establir une démocratie à l'exemple des Suisses. »

 

Après des fortunes diverses, ce soulèvement, commence en 1593, ne fut complètement étouffé qu'en 1595.

 

 

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Une autre gravure d'époque, de Calot, "la Revanche des Paysans", nos"Jacques". (Repro: Patrick Garcia) 

 

Le mouvement de 1358 avait fait donner aux paysans le nom de Jacques; ils durent à l'insurrection de 1593 celui de Croquants , qui resta longtemps dans la langue, mais d'une façon injurieuse, comme toutes les appellations par lesquelles on désigna tour à tour ces malheureuses victimes de l'oppression (Manants, ignobles, jaques, rustres, vilains, va-nu-pieds, croquants…). Massacrés d'abord dans le Limousin, puis dans la Saintonge, ils présentèrent une défense plus sérieuse en Périgord, où ils étaient au nombre de plus de quarante mille, sous la direction d'un notaire du pays. On composa avec eux, le maréchal de Matignon en enrôla un grand nombre qu'il dirigea sur le Languedoc, et « le roi conjura cette tempeste en leur accordant la remise du reste des tailles, qu'ils ne pouvaient payer. (Mézeray, 9,p 452.)… Cette remise des tailles accordée au Périgord, cette satisfaction toute locale aux protestations armées des paysans, ne pouvait amener qu'un calme momentané, et ne portait point remède au mal.

 

La surcharge des impôts, les pillages des gens de guerre avaient forcé Henri 4 à congédier une partie des troupes, mais cette sage mesure d'économie tourna encore contre le peuple, car les soldats, déshabitués du travail et de la vie honnête et régulière, se jetèrent sur le plat pays pour le piller, et c'est alors que par l'ordonnance du 4 août 1598, il prescrivit aux hommes des communes agricoles de s'armer et de leur courir sus. C'était quatre années après l'insurrection des croquants.

 

 

 

Fin du premier volume

"Digéré" et mis en forme par Patrick GARCIA

 

 

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 UN CONTE AGENAIS

 L'HOMME AUX DENTS ROUGES.

licorne

 

De tout temps, il a eu des moments pour s'adonner à l'imaginaire...(Images du net)

 Il y avait une fois un homme et une femme qui avaient trois enfants une fille et deux garçons. Quand la fille fut grande, son père et sa mère voulurent la marier mais elle n'écoutait aucun galant, et toujours elle disait

« Je veux pour mari un homme qui ait les dents rouges. »

 Le père et la mère firent tambouriner partout la volonté de leur fille, et attendirent pendant sept ans. Alors un homme qui avait les dents rouges se présenta dans leur maison.

« Voici l'homme qu'il me faut, dit la fille. »

 On les maria sans tarder; le lendemain de la noce, l'homme aux dents rouges se leva de bonne heure, descendit à l'écurie, donna l'avoine à son cheval, lui mit la bride et la selle, et partit au grand galop sans qu'on pût voir où il allait. Il ne revint à la maison qu'à l'entrée de la nuit.

« D'où viens-tu, mon homme? » dit la femme.

L'homme aux dents rouges ne répondit pas. Le lendemain, l'homme aux dents rouges se leva de bonne heure, descendit à l'écurie, donna l'avoine à son cheval, lui mit la bride et la selle, et partit au grand galop, sans qu'on pût voir où il allait.

Alors la femme dit à son père, à sa mère et à ses deux frères

« Vous voyez ce qui se passe. Mon homme part le matin de bonne heure et ne rentre qu'à l'entrée de la nuit. Quand je lui demande d'où il vient, il ne me répond pas. Peut-être s'en va-t-il voir quelque ancienne maitresse ?

- Cela ne peut point se passer ainsi. Sois tranquille, ma sœur, dit le frère ainé. Demain je demanderai à ton homme de me prendre en croupe, et je te dirai où il va. »

L'homme aux dents rouges revint à la maison à l'entrée de la nuit. Le lendemain, il se leva de bonne heure, descendit à l'écurie, donna l'avoine à son cheval, et lui mit la bride et la selle. Alors le frère ainé de la femme entra dans l'écurie.

« Homme aux dents rouges, dit-il, je veux t'accompagner dans ton voyage.

- Monte en croupe, mon beau-frère. »

 Le cheval partit au galop à travers les bois. Au bout de trois heures, il s'arrêta dans un endroit où coulait une fontaine d'argent.

« Mon beau-frère, dit l'homme aux dents rouges, descendons de cheval pour boire à cette fontaine. »

 Ils descendirent tous deux mais à peine le beau-frère eut-il bu tant soit peu de l'eau qui coulait de la fontaine d'argent, qu'il s'endormit au pied d'un arbre jusqu'au coucher du soleil. Alors l'homme aux dents rouges le réveilla.

« Mon beau-frère, tu as dormi longtemps. Il est trop tard pour continuer notre voyage. Retournons à la maison. »

 Tous deux remontèrent à cheval, et minuit ils étaient rentrés à la maison. L'homme aux dents rouges se mit au lit et s'endormit. Alors sa femme se leva doucement, doucement, et s'en alla dans la chambre du frère ainé. « Eh bien! Mon frère, où êtes-vous allés?

- Nous avons galopé à travers les bois jusqu'à midi. Alors nous sommes descendus de cheval, dans un endroit où coulait une fontaine d'argent. J'ai voulu boire tant soit peu d'eau, et je me suis endormi au pied d'un arbre jusqu'au coucher du soleil. Alors ton homme m'a réveillé, et nous sommes revenus à la maison. Mais il ne m'a pas dit ce qu'il avait fait jusqu'au coucher du soleil. Retourne dans ton lit, ma sœur, et dors tranquille. Demain j'accompagnerai encore ton homme; et je ne boirai point de l'eau qui coule de la fontaine d'argent. »

 Le lendemain, l'homme aux dents rouges se leva de bonne heure, descendit à l'écurie, donna l'avoine à son cheval, et lui mit la bride et la selle. Alors le frère ainé de la femme entra dans l'écurie.

« Homme aux dents rouges, dit-il, je veux t'accompagner dans ton voyage.

- Monte en croupe, mon beau-frère. »

Le cheval partit au grand galop à travers les bois. Au bout de trois heures, il s'arrêta de nouveau dans l'endroit où coulait la fontaine d'argent.

« Mon beau-frère, dit l'homme aux dents rouges, descendons de cheval pour boire à cette fontaine. »

 Ils descendirent tous deux mais le beau-frère était sur ses gardes et ne voulait point boire.

« Allons, bois cela te fera du bien.

- Non, je n'ai pas soif.

- Eh bien mange si tu ne veux pas boire. »

L'homme aux dents rouges tira de son porte-manteau une miche de pain et un grand morceau de porc très salé.

Quand le beau-frère en eut mangé quelques bouchées, la soif le prit, et il s'approcha de la fontaine d'argent. Mais à peine eut-il bu tant soit peu d'eau, qu'il s'endormit au pied d'un arbre jusqu'au coucher du soleil. Alors l'homme aux dents ro

« Mon beau-frère, tu as dormi longtemps. Il est trop tard pour continuer notre voyage. Retournons à la maison. »

    Tous deux remontèrent à cheval, et à minuit ils étaient rentrés à la maison. L'homme aux dents rouges se coucha et s'endormit. Alors sa femme se leva doucement, doucement, et s'en alla dans la chambre de ses frères.

« Eh bien, mon frère, où êtes-vous allés ?

- Nous avons galopé à travers les bois pendant trois heures. Alors nous sommes descendus de cheval dans l'endroit où coule la fontaine d'argent. Je ne voulais pas boire mais ton homme m'a donné manger du pain et du porc très salé. Après quelques bouchées, la soif m'a pris, et je me suis approché de la fontaine d'argent. Mais à peine ai-je eu bu tant soit peu d'eau que je me suis endormi au pied d'un arbre jusqu'au coucher du soleil. Alors ton homme m'a réveillé, et nous sommes revenus la maison mais il ne m'a pas dit ce qu'il avait fait jusqu'au coucher du soleil. Maintenant j'ai assez de ces voyages, et je n'y veux plus retourner. » Quand la femme entendit cela elle se mit à pleurer comme une Madeleine mais à toutes ses prières le frère ainé répondait toujours :

« J'ai assez de ces voyages, et je n'y veux plus retourner. »

A la fin, le frère cadet, qui était niais, prit pitié de sa sœur.

« Ma sœur, ne pleure plus ainsi toutes les larmes de tes yeux. Retourne dans ton lit et dors tranquille. Demain j'accompagnerai ton homme, sans manger ni pain ni porc salé, et sans boire de l'eau qui coule de la fontaine d'argent.

- Toi, pauvre niais, tu veux accompagner mon homme. Retourne dans ton lit et dors tranquille. »

 Le lendemain, l'homme aux dents rouges se leva de bonne heure, descendit à l'écurie, donna l'avoine à son cheval, et lui mit la bride et la selle. Alors le niais entra dans l'écurie.

« Homme aux dents rouges, dit-il, je veux t'accompagner dans ton voyage.

- Monte en croupe, niais. »

sorciere

Nous avons tous besoin de notre part d'imaginaire...(Image du Net)

Le cheval partit au grand galop à travers les bois. Au bout de trois heures, il s'arrêta dans l'endroit où coulait la fontaine d'argent.

« Niais, dit l'homme aux dents rouges, descendons de cheval pour boire à cette fontaine.

- Je n'ai pas soif.

- Descendons pour manger un peu de ce pain et de ce porc salé.

- Je n'ai pas faim.

- Descendons au moins pour nous reposer.

- Je ne suis point las. »

 L'homme aux dents rouges eut beau prêcher, le niais ne voulut rien entendre, et il fallut se remettre en route. Tous deux cheminèrent ainsi jusqu'à un champ où quelques hommes bêchaient.

« Niais, dit l'homme aux dents rouges, j'ai besoin d'aller parler à ces bêcheurs. Tiens mon cheval jusqu'à ce que je revienne.

- Sois tranquille, il ne m'échappera pas. »

 Le niais attacha le cheval à un arbre et suivit l'homme aux dents rouges sans être vu. Au bout d'une heure, il arriva dans des prés si maigres qu'on eût pu y ramasser du sel et pourtant les bœufs et les vaches y étaient gras à lard. Un peu plus loin, il arriva dans des prés où il y avait de l'herbe deux pieds par-dessus la tète pourtant les bœufs et les vaches y étaient maigres comme des clous. Un peu plus loin, il arriva dans des prés ordinaires, où paissaient des chèvres qui n'étaient ni maigres ni grasses.

   Un peu plus loin, il vit l'homme aux dents rouges entrer dans une petite église et fermer la porte. Le niais regarda par le trou de la serrure, et vit un autel avec un cierge beaucoup plus court que les autres.

Un prêtre disait la messe, et l'homme aux dents rouges la servait. Pendant ce temps-là des volées d'oiselets arrivaient des quatre vents du ciel et venaient frapper contre les vitres de la petite église avec leurs becs et leurs ailes pourtant les fenêtres ne s'ouvraient pas, et les pauvres petites bêtes demeuraient toujours dehors à frapper et à crier « Riu chiu chiu ».

   La messe finie l'homme aux dents rouges ferma le missel et souffla les cierges. Alors le niais prit la course et revint auprès du cheval.

« Eh bien niais veux-tu retourner la maison ?

- Je suis à ton commandement. »

Tous deux remontèrent à cheval et arrivèrent à la maison au coucher du soleil. Pendant le souper, le niais raconta ce qu'il avait vu depuis le moment où l'homme aux dents rouges lui avait donné son cheval à garder.

« Homme aux dents rouges pourquoi ne t'es-tu pas arrêté avec les bêcheurs ? »

L'homme aux dents rouges ne répondit pas.

«  Homme aux dents rouges parle-nous de ces prés si maigres qu'on aurait pu y ramasser le sel pourtant les bestiaux étaient gras à lard.

- Niais, ces prés étaient le paradis et ce bétail les saintes âmes.

- Homme aux dents rouges parle-nous des prés où j'avais de l'herbe deux pieds par-dessus ma tête pourtant les bestiaux y étaient maigres comme des clous.

- Niais, ces prés étaient l'enfer, et ce bétail les âmes damnées.

- Homme aux dents rouges parle-nous des prés ordinaires où paissaient des chèvres qui n'étaient ni maigres ni grasses.

- Niais, ces prés ordinaires étaient le purgatoire, et ces chèvres ni maigres ni grasses les âmes qui attendent le moment de la délivrance.

- Homme aux dents rouges parle-nous du prêtre qui disait la messe dans la petite église.

- Niais ce prêtre est le Bon Dieu.

- Homme aux dents rouges, parle-nous des volées d'oiselets qui arrivaient des quatre vents du ciel et venaient frapper contre les vitres de la petite église avec leurs becs et leurs ailes; pourtant les fenêtres ne s'ouvraient pas et les pauvres petites bêtes demeuraient toujours dehors à crier  « Riu, chiu, chiu ».

- Niais, ces oiseaux étaient les âmes des petits enfants morts sans baptême, qui n'entreront point en paradis.

- Homme aux dents rouges, parle-nous du cierge plus court que les autres qui brûlait sur l'autel.

- Niais quand on a vu ce que tu as vu on n'a plus rien à apprendre dans ce monde. Aussi vrai que tu seras tout-à-l'heure en paradis ce cierge était ta propre vie et il s'éteignait sur l'autel à la fin du dernier, évangile.

 Publié à Agen le 20 avril 1874 par

JEAN-FRANÇOISBLADÉ.