COUZE VILLAGE MOULIN DE LARROQUE 013

Depuis que je visite les alentours de Bayac, que tous les écrits vantent la qualité des eaux de la « Couze », leur constance, leur force, leur qualité sanitaire appréciable dans la fabrication du papier dont le secteur est spécialiste, il me fallait bien visiter un de ces moulins à eaux papetiers !

    Il y en a plusieurs, tous au village voisin, « Couze et St Front », mais après enquête, un seul me permet de visiter tout en prenant des photos. 

    C’est dit, ce sera donc le « Moulin de la Rouzique » qui m’apprendra la fabrication du papier qui a fait la renommée de ce petit bout de France. En plus çà tombe bien car l’endroit est charmant, une suite de quatre moulins datant du 15 et 16ème siècle qui se suivent en cascade sur 400 mètres, mais notre « Rouzique » est le seul qui fonctionne vraiment.

     La disposition de ces moulins sur la « Couze », si près et reliés par des rails simplifiés permettant à des wagonnets tractés à main d’apporter les matières premières d’un lieu à l’autre, les jardins très beaux, la falaise qui barre l’ouest des lieux, la « Couze » qui se multiplie par des biefs et des cascades, dont une est munie d’une échelle à saumons, tout est fait pour réjouir l’œil et l’esprit !!!

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Une papeterie ultramoderne, et pourtant ancestrale. (Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Face aux moulins, ces grands bâtiments à galerie et volets bois, sont des étendoirs à feuilles de papier. (Photo: Patrick Garcia)

     J’en reviens aux bâtiments, ils sont pour la plupart du 17ème mais certains sont encore plus anciens et le dernier de la série est du 16ème avec une belle tour à toit en  poivrière et des murs fortifiés. L’unité des bâtiments est très belle, on circule dans d’anciennes salles d’où l’on aperçoit encore les trous de boulins des planchers, il y a des fenêtres gothiques moulurées, d’immenses toits pointus en tuiles « galettes »…

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Le moulin de Laroque, alimenté par la Couze, et au-dessus, la galerie de séchage des feuilles.(Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Vanne de réglage de l'adduction d'eau aux turbines. (Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Autre moulin à Couze, surmonté des fameux étendoirs. (Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: La Couze s'étire dans le village au pieds des maison papetière. (Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Un moulin à papier à Couze. (Photo: Patrick Garcia)

   Enfin je m’approche du Musée du « Moulin de la Rouzique ». Le coût de la visite est modique : 7, 5 euros qui permettent l’entretien de l’ouvrage et aussi de faire réaliser par tous les visiteurs, une page de papier unique, puisque réalisée à son imagination avec des ingrédients différents les uns des autres.

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Le moulin de Rouzique, musée du papier. (Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Le moulin de Rouzique, musée du papier et sa grande roue à aube.(Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Autre vue du musée du papier. (Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: La maison nobiliaire des propriétaires du Moulin de Rouzique.(Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Dernière vue du moulin de Rouzique, musée du papier à Couze.(Photo: Patrick Garcia)

    La charmante jeune femme qui s’occupe de mon groupe nous explique que les premiers « moulins à papier apparurent dans cette région au milieu du 15ème siècle. Les qualités de la rivière « Couze » et la proximité de la rivière « Dordogne », poumon économique de l’Aquitaine, vont faire du village de « Couze », le berceau de la papeterie périgordine. 13 moulins à papiers vont être installés dans les siècles suivants sur les rives de la « Couze », tous à vue l’un de l’autre….

 

   Ces moulins résistèrent à une concurrence de plus en plus dure des papeteries modernes à partir de la fin du 19ème siècle, pour finalement s’éteindre progressivement au cours du 20ème siècle. Le moulin de « La Rouzique », dont l’existence est attestée depuis 1530, cessa sa production en 1983. Il y a peu de temps….

    Etant dans un état délabré, il fallut l’addition de la volonté d’une association de sauvegarde du patrimoine (la S.A.P.P.A.C) et de la municipalité du village de « Couze » pour que le moulin revive et ainsi, soit sauvé de la ruine. Une dizaine d’années fut nécessaire pour faire revivre le moulin et permettre la visite en état de marche. Ce sont les animateurs de l’association « Au Fil du Temps » qui nous font plonger dans le monde du papier chiffon… »

    C’est beau le bénévolat, il remue des montagnes, et la preuve vivante est là, sous nos yeux, 5 siècles d’histoire vont s’animer devant  nous, et surtout de la petite meute de gosses en vacances ce jour là et qui sont tout excités de vivre cette expérience unique.

    Après quelques questions sur la manière de fabriquer le papier aux enfants, qui apprennent ainsi de manière ludique que les chiffons étaient recueillis par des hommes et des femmes qui parcouraient le pays avec de grands et lourds sacs sur leurs dos. On les nommait les « chiffonniers ». Un métier pénible et dangereux. Tout comme celui des femmes qui recueillaient ces balles de chiffons qu’il fallait bien trier en fonction de leurs matières premières…

« Vous savez pourquoi c’était un métier dangereux ? Pose la jeune femme aux enfants qui roulent des yeux comme des billes !

- A cause des machines ?

-Oui mais encore ?

-…..

- Et bien parce que ces chiffons venaient pour bon nombre des hôpitaux où des débarras des maisons abandonnées et quant on sait les maladies (pestes, choléras, tuberculose…) qui ravageaient ces époques, ces chiffons, par leur simple contact, pouvaient donner « la mort », et pourtant, il fallait bien gagner sa croute…

    C’est pour cela que les personnes, des femmes qui travaillaient au trie des chiffons et dans la manutention des tissus, étaient des femmes âgées, car on considérait qu’elles avaient fait leur temps, et que s’il leur arrivait quelque chose, c’était moins grave… »

    Echanges de regards dans la petite troupe des visiteurs, chacun s’imagine les conditions d’exploitation et la vie de ces misérables… Puis la jeune femme monte sur un banc muni d’une lame de faux. Elle explique :

« Bien sûr, ces chiffons ne pouvaient être utilisés tels quels, il fallait les débiter en petits morceaux de la taille d’une carte de crédit. Savez-vous comment on nommait ces bouts de chiffons ?

- …… ????

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Couze (24) et ses moulins à papiers: La guide montre comment on taillait les "Pétassous", une manipulation dangereuse du fait des microbes contenus par ces chiffons, souvent ramassés à la sortie des hôpitaux... (Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Corbeille de "Pétassous". (Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Les chiffonniers embulants amenaient ici leur récolte, matière première du papier.  (Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Petite explication pour comprendre les fibres du coton ou de la laine, et leurs propriétés. (Photo: Patrick Garcia)

- Des « pétassous », le mot veut dire petits-bouts… D’ailleurs, nos anciens doivent s’en rappeler, quand on cousait sur un vêtement une « rustine » de tissus, on appelait cette reprise en occitan « un pétassou » aussi….

- Cette opération était fastidieuse, il en fallait des manutentions pour couper ces vieux tissus en pétassous… Au risque de se trancher un doigt ou la main, ce qui n’était pas recommandé, quand on sait d’où provenait ces vieux linges ! L’infection guettait dans l’air qu’on respirait, mais aussi dans la manutention et en cas de coupure, les risques étaient multiples… Tout cela pour quelque argent. Les hommes étaient payés 2 francs par jour, les femmes 60 centimes… »

   Puis notre guide indique qu’il fallait ensuite broyer ces pétassous de manière à faire ressortir la fibre, car c’est elle qui est à l’origine du papier.

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Modèle réduit du fonctionnement des marteaux à broyer les "pétassous". La roue à aube à droite, actionnée par l'eau, souléve les marteaux alignés, qui en retombant, écrasent les tissus. (Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Autre vue, d'en face, les cames disposées tout autour de l'axe mu par la roue à aube, soulèvent les marteaux montés sur des axes. En tombant lourdement, ils broient les tissus.(Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Un des marteaux à écraser les "Pétassous", pour être plus efficaces, ils sont garnis de clous. (Photo: Patrick Garcia)

Pour cela, très tôt, une machine, mue par les roues à aubes du moulin venait concasser le tissus pour le rendre presque farineux…

  La machine, actionnée  par un arbre à cames est munie d’une série de marteaux dont la tête est semée de clous qui en frappant le tissus continuellement, le défibre. Les marteaux s’affaissent dans des cuves, au fur et à mesure, le tissu est amené dans une cuve aux marteaux garnis de clous plus nombreux formant une sorte de peigne à détricoter…. Il en ressort cette fibre qui mélangée à l’eau sera la matière pour fabriquer le papier. Cette machine ancienne et bruyante, certainement dangereuse, aussi, permettait de traiter 5 kg de tissus par jour….

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Au fil des siècles, la technique s'améliore, voici un broyeur moderne hors d'usage. qui multiplie par 10 le rendement des broyeurs.(Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: A gauche, la roue à aube de l'ancien broyeur, remplacé maintenant, par le broyeur moderne, au centre, les débris tombant dans le bassin. (Photo: Patrick Garcia)

    Au fil des ans, lors de son évolution ultime, elle fut remplacée par une sorte d’engrenage métallique  qui augmenta sérieusement le débit ! 60 kg par jours !!!

    Puis notre jeune guide nous fait sortir de la « Chiffonnerie » pour nous rendre sur les lieux mêmes de la transformation en pate. Nous approchons d’une grande, d’une immense roue à aube, à l’extérieur. Immobile, on sent que si elle s’anime, sa puissance doit être suffisamment forte pour mettre en branle tout un tas de mécanismes qui doivent produire bruit et animation dans l’alentour….

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Couze (24) et ses moulins à papiers: L'immense roue à aube de Rouzique, elle assure à elle seule la force motrice de l'industrie, la Couze est réputée pour avoir toujours le même débit d'eau, une garantie pour l'industrie papetière.  (Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Les commandes du mécanisme. (Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Plus que les parents, une belle leçon de science pour les enfants.(Photo: Patrick Garcia)

    Notre guide demande deux volontaires hommes pour l’aider à ouvrir la vanne du bief qui va amener l’eau sur la roue à aube et la mettre en action. Nous entrons dans la salle des machines où un ensemble de mécanismes et de courroies, de poulies, donnent le tournis… A trois, nous avons assez de force pour ouvrir la vanne d’alimentation d’eau…. Tout commence à s’activer tout autour de nous…. moulin mue Nous ressortons pour aller voir cette fameuse roue, poumon ou cœur du par la canalisation (bief) détournée de la « Couze » à cet effet….

     Et c’est vrai que cette immense roue qui tourne presque sans bruit, si ce n’est celui de l’eau qui bât, qui coule, qui se fracasse, est imposant et en impose. Munie d’une multitude de godets, ou de pelles, qui recueillent la poussée de l’eau qui arrive en conduite forcée, elle tourne à une vitesse circonférentielle assez grande pour son diamètre. La force produite doit représenter pas mal d’équivalents chevaux vapeur. Ici, tout ne vit que grâce à elle et à la « Couze » !

    Nous rentrons dans la salle des machines.

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Les feuilles de papiers étaient fabriquées à la main, à l'unité, comme nous le verrons plus loin. Il y a un siècle, une révolution vint améliorer le rendement avec la fabrication du papier en continu... (Photo: Patrick Garcia)

 

 

 

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Le bain de pate à papier mu en permanence par la force motrice de la Couze. (Photo: Patrick Garcia)

A notre gauche, l’ancienne machine en bois, grandeur nature à fouler le tissus, à le défibrer, nous en avons aperçu la maquette à la « Chiffonnerie » tout à l’heure. Ici, la roue à aube est majestueusement grande, mais elle actionne un de ces engrenages qui ont remplacés les fouloirs séculaires, même, si au fond, le principe est le même, broyer le tissus et les fibres…

    A notre droite, la dernière innovation du moulin, avant sa fermeture, la machine à fabriquer le papier en continu. Avec, pour entrainement, de multiples courroies plates qui meuvent des dizaines de poulies de toutes dimensions… Pour différencier les nombreuses taches de tous ces mécanismes mus par l’axe de la roue à aube, les différentes parties de cette machine à fabriquer le papier en continu, sont de couleurs différentes. Ainsi on sait qui entraine et qui fait quoi…. Au premier plan, une grande cuve sert à brasser la pate à papier….

 

   En fait, cette pate ne concentre que 2% de fibres pour 98% d’eau….

    La guide nous fait ensuite passer dans l’atelier de fabrication des feuilles à la main. Elle fait la démonstration de la manière de procéder.

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Couze (24) et ses moulins à papiers: La guide nous prépare la pâte à papier qui contient seulement 2% de fibres de tissus. (Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: L'appareil à fabrique la feuille se compose d'une grille et d'un cadre pour donner la forme de la rame. (Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: La grille est fine pour évacuer l'eau, dans le treillage de la grille, les papetiers incorporaient des dessins ou des initiales aux armes des acheteurs, ce qui donnait le filigrane, qui fit la réputation du bassin industriel de la Couze, dans toute l'Europe.(Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Aprés avoir trempé le cadre et la grille dans la pâte, ... (Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: On sort le cadre de bordure, et la feuille, encore molle apparait.(Photo: Patrick Garcia)

Un fin tamis sur un cadre de bois est plongé dans la « bouillie », toute la technique est de recouvrir uniformément le cadre, pas trop épais, pas trop fin, puis de le retourner sur une sorte de tissus-gaze « buvard ».

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Puis on retourne la grille sur un "papier buvard".(Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Et voila, une feuille est née! (Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Exercice pratique pour tous, tout le monde repartira avec sa feuille!(Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Il existe même des pâtes, multicolores....(Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: On peu déja prendre la feuille après quelques minutes d'absortion. (Photo: Patrick Garcia)

    La couche est alors recouverte d’un autre tissus « buvard ». Quand il y en a 100, soit un poids de 15 kg, l’ouvrier prend la « Porce » et la pose sous une presse phénoménale, du style pressoir à vendange, ou pressoir à huile…. Le tas de 100 feuilles se débarrasse de la majorité de son eau.

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Mais pour conclure la fabrication, i faut presser toutes les feuilles ensemble, sous une presse qui va entremêler les fibres pour toujours et rendre la feuille souple.(Photo: Patrick Garcia)

COUZE MUSEE DU PAPIER MOULAGE FEUILLE 325

 

Couze (24) et ses moulins à papiers: Dans la réalité, c'est cette presse à vis, mue par 2 hommes à l'aide de grosses barres, que l'on presse le papier...(Photo: Patrick Garcia)

COUZE MUSEE DU PAPIER OUTIL A SUSPENDRE 357

 

Couze (24) et ses moulins à papiers: Et c'est avec cet ourtil en forme de "T" que les femmes le déposent sur des fils tendus dans les étendoirs décrits plus haut, un travail harassant!!! (Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Pour l'exemple. (Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Tout en sachant qu'à l'époque c'était un travail de bagnard pour ces dames, passant leur journées sur un escabeau les bras en l'air...(Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: ...à genoux ou couchées sur le dos pour occuper tout l'espace possible des séchoirs...(Photo: Patrick Garcia)

 

     Puis la « Porce » change de secteur, sur un de ces wagonnets, ou sur la tête des femmes, pour rejoindre les greniers qui serviront de séchoirs.

 

     Vous les remarquerez, près des moulins, il y a de grands bâtiments avec des murs percés « de créneaux » fermés par des volets en bois. En fait, ce ne sont pas des créneaux, mais des sortes de fenêtres d’aération, et les volets, réglés en permanence, sont articulés pour servir à ventiler au mieux le papier qui est accroché aux câbles de séchage. A ventiler…. Mais pas seulement, à protéger aussi du soleil, afin de garder cette blancheur dont les papiers de qualité sont exigeants.

    Notre guide nous emmène dans ces séchoirs à papier. Si nous avons commencé notre visite par « mémoire d’outre-tombe » avec des vieilles femmes maniant des sacs mortuaires, des linges d’hôpitaux ou de défunts… Ici, nous sommes en « enfer ». Il y a des câbles d’étendoirs partout. A tous niveaux, même à 50 cm du sol. Dans ce « bagne », on n’emploie que des jeunes femmes, il n’y a qu’elles qui ont la résistance et la souplesse pour accrocher toutes ces rames de papier aussi bien à 3 ou 4 mètres de haut qu’à 2 mètres ou couchées sur le dos à 50 cm du sol….

 

     Le poids, la chaleur, l’humidité dégoulinante des feuilles, la masse à soulever, les heures à passer debout, accroupie, couchée, ou debout sur des tables de différentes tailles, un véritable exercice de cirque….

    On comprend en regardant les cartes postales de l’époque, que ces jeunes femmes en position d’équilibriste, tournent la tête et qu’aucune n’a envie de sourire….

      Tout cela au nom de ce précieux petit rectangle blanc où se perpétue toute la science et la vie de notre humanité.

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Le musée expose de nomvreux filigranes qui ont fait la réputation des papetiers de Couze bien au-delà des mers... (Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Ce savoir faire a permis d'assurer le renouvellement de l'industrie vers des papiers spéciaux micrométriques dont les laboratoires et industriels du monde entier se servent pour filtrer le médicaments, les laitages, vins, liquides ou produits statégiques... Ces filtres sont unaniment reconnus...(Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Un des immenses étendoirs de séchage à Port de Couze, port sur la Dordogne d'où partaient la production vers le monde entier. (Photo: Patrick Garcia)

    Que de lettre d’amour, de deuil, de déclaration de guerre ou d’indépendance n’ont été écrite sur ces feuillets dont la renommée était européenne puisque, par exemple, les Hollandais ne voulaient que du « Couze », car il y avait le filigrane ! Cette coquetterie, ce dessin invisible et reconnaissable à contre-jour qui identifiait le fournisseur. Les armoiries d’Amsterdam, et de bien d’autres villes, ou seigneuries sont exposées dans le musée du papier de « Rouzique ».

    On raconte même que les voiliers qui amenaient en Hollande et même jusqu’en Russie leur précieuse cargaison étaient lestés dans leurs fonds de cale, de plaques de fonds de cheminées en fonte de Bayac, aux armes de la Hollande, dont il subsiste un exemplaire au milieu des parchemins du musée. Partout où allaient ses voiliers, et même en Russie, on retrouve des blasons au fond des cheminées, lest revendu à l’arrivée, qui a fait aussi la richesse des fonderies locales…

COUZE MUSEE DU PAPIER ZE FILIGRANES 364

 

Couze (24) et ses moulins à papiers: Le minerai de fer local de Bayac, et ses forges, produisaient des plaques de cheminées aux armes de la Hollande, qui servaient de lest aux voiliers, on en a retrouvé des exemplaires en Russie... (Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: (Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: (Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Vue de Port de Couze, sur la Dordogne, d'où les gabares amenaient les produits papetiers vers les grands ports en eau profonde pour diffuser les produits locaux. (Photo: Patrick Garcia)

    Notre guide nous précise enfin, que si la majorité des moulins papetiers ont bloqués leurs roues à aube, il en reste quelques rares exemplaires avec une furieuse volonté de survivre. En effet, deux moulins perpétuent la qualité exceptionnelle des papetiers de « Couze » en fabricant des papiers spéciaux, essentiellement des filtres, un peu comme pour votre cafetière, mais pour des produits sophistiqués. Leurs formes, leurs variétés, leurs gradations micrométriques sont gage de leur survie car difficilement imitable, surtout à bas coût…

 

     La visite se clôture par la « Librairie-papeterie ancienne », un ensemble de produits que nous, les anciens avons connus durant notre jeunesse :

 Les plumes sergent-major, les bons-points, les images, la colle blanche en pot qui sent bon (et que l’on mangeait en cachette)…. Bref, une caverne de produits en réédition, parfaitement imités, à moins que ce soit leurs successeurs. On y trouve les encriers remplis de cette encre violette dont on avait plein les doigts, les buvards, les images d’Epinal, les feuilles vierges de parchemins, les cahiers à cadenas pour qu’aucun intrus ne vienne lire ses commentaires de la journée….

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Le papier a permis de faire vivre tout le bassin de la Couze et de faire la fortune des maîtres papetiers.(Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: Il y a encore de nombreuses maisons nobles...(Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: La Garonne étant très dangereuse à cet endroit là, un port artificiel et un canal furent construit pour éviter les rapides.  (Photo: Patrick Garcia)

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Couze (24) et ses moulins à papiers: De nos jours, je canal ne sert plus qu'aux promenades et aux pêcheurs, mais l'endroit est très agréable.(Photo: Patrick Garcia)

    Un univers qui est aussi à mettre en relation avec cette « machine à remonter le temps » qu’est le moulin….

   Pour ma part, j’ai ramené deux cadeaux, une poche de « Bons points » que j’ai l’intention de distribuer (et de reprendre au fil des bêtises) et un pot de colle blanche, pas pour la manger, mais pour me rappeler mon enfance, en la humant, car ce parfum, à nul autre pareil, est une manière de retourner à mon insouciante jeunesse…

    Vous voulez découvrir tout cela ? Remonter le cour du temps, et peut être, pour les plus anciens, comme moi, revenir à tout ce décorum qui marqua notre jeunes ? Alors visitez le « Moulin de la Rouzique « à Couze ». Vous ne le regretterez pas !!!! Oh non….

 POUR EN SAVOIR ENCORE PLUS!

 

Texte tiré de la publication suivante :

http://www.lilga.net/livr_pages/moulin_de_france.php

 

LA FABRICATION DU PAPIER

 

 

      À partir du XVe siècle, la France s'est pourvue d'une production papetière autonome et commence à exporter. Mais il a fallu pratiquement deux siècles pour que le papier s'installe dans les pays du Nord.

     Contrairement à son succès immédiat dans le monde musulman, sa diffusion en Europe n'a été que très graduelle. Il ne s'est pas substitué mais seulement ajouté aux anciens supports d'écriture, sans bénéficier d'un engouement particulier.

      Il a pourtant bénéficié de la progression constante des besoins en supports graphiques. Depuis le XIIe siècle, le développement de l'écrit et l'apparition d'un nouveau public cultivé (légistes, clercs, marchands, lettrés, etc.) s'étaient traduits par un intense développement de la production de livres et de documents écrits, mais surtout, au bénéfice du parchemin.

     Produit local, de bonne qualité, abondant, d'un prix relativement modéré et parfaitement maîtrisé par les ateliers de copistes et d'enlumineurs, le parchemin sera longtemps considéré comme un support d'écriture très supérieur au papier, que l'on réserve à l'écriture courante ou précaire (livres de comptes, registres, notes et brouillons).

      Dans son « De Laude scriptorium », Gerson traduit en 1415 un sentiment général : "le Papier, éphémère, est à déconseiller pour les textes de valeur que l'on voudrait conserver, les étudiants sérieux s'abstiendront de s'en servir.”

     Si le papier finit par s'imposer malgré sa médiocre renommée, c'est bien sûr grâce à l'imprimerie mais aussi parce qu'il s'agit d'un produit à haut coefficient technologique : contrairement au parchemin, il peut faire l'objet d'une fabrication mécanisée.

     Ce que les Européens du Nord importent d'Italie au XIVe siècle, c'est avant tout une nouvelle conception technique.

       Elle tient à trois innovations qui constituent une révolution pour la production du papier:

- le moulin hydraulique avec arbres à cames, qui augmente le rendement par une trituration automatique de la chiffe,

- la forme à fils métalliques, assurant la rigidité du cadre plongé dans la cuve, et

- le collage à la gélatine qui permet une meilleure protection de la feuille.

      

        Les quatre cents moulins qui fonctionnaient à Fez en 1184 utilisaient la force humaine ou animale pour faire tourner les meules, ce qui constituait déjà une avancée considérable sur la technique chinoise du défibrage manuel des végétaux et du malaxage au pilon des chiffons. Les moulins de Xativa dont parle al Idrisi (1154) : les débris de chanvre et de lin sont encore écrasés et ne bénéficiaient pas non plus de meules hydrauliques ; elles ne sont apparues dans la région qu'un siècle plus tard.

     Pour leurs moulins à huile, les Maures ont initié la technique du pilon hydraulique en Castille dès la seconde moitié du XIIe siècle mais son application au papier n'est pas attestée, en revanche, à Fabriano, en Italie, les moulins mentionnés en 1268, 1276 et 1283 sont tous équipés d'un dispositif technique inédit qui associe l'énergie de l'eau, captée par la roue à aubes et transformée par l'arbre à cames à un nouveau type de broyeur, alternatif et vertical.

     Le rendement s'accroît considérablement, le prix de revient diminue et la quantité augmente. Malgré un accroissement constant des besoins en papier, le développement de la production se trouve limité par une pénurie endémique de matière première.

     Mais, à côté de ce handicap logistique qui va affecter la production des moulins, vers la fin du siècle, se heurte également à une autre difficulté, de nature sociale. La tension monte en effet entre patrons et ouvriers compagnons. Le nombre grandissant des cuves mises en activité nécessite une main-d’œuvre spécialisée toujours plus abondante et une rotation permanente des ouvriers qualifiés, qui sont de plus en plus recherchés.

    Dans ce contexte de plein emploi, les compagnons papetiers, détenteurs des traditions artisanales, exercent un contrôle sévère sur l'apprentissage et limitent l'accès au métier. En maintenant volontairement une certaine pénurie de la main-d’œuvre. Cette rareté des compétences, entretenue artificiellement dans une conjoncture de forte progression, leur assure en fait un pouvoir considérable.

     Regroupes en organisations, ils sont tout-puissants sur l'activité des papeteries et peuvent, notamment à la suite d'un différend entre un maitre et un ouvrier décider de " mettre en interdit ” la fabrique.

    Obéissant à la consigne les ouvriers désertent le moulin et se font embaucher, sans difficulté dans les moulins avoisinants où d'autres patrons à court de main-d'œuvre, s'empressent de leur offrir un emploi. La " mise en interdit " aboutit à un véritable blocage de la production et peut conduire une papeterie à la faillite. Cette menace contraint les maîtres de moulins à ne se moderniser qu'avec la plus grande prudence et souvent à y renoncer : l'importation d'une innovation technologique, l'embauche d'ouvriers possédant de nouvelles compétences ou, pire encore, l'emploi d'outils et de techniciens étrangers, ne peut en pratique se faire qu'avec l'agrément de l'organisation professionnelle des compagnons papetiers. Par nature, cette organisation est hostile à toute remise en cause des anciens usages et réagit spontanément par une " mise en interdit ".

La forme à puiser métallique

    La forme à fils de laiton est une innovation du Moyen Âge occidental. Il est très difficile d'en dater l'invention mais elle est certainement bien antérieure au premier filigrane connu qui date de 1282. Le tressage des fils de laiton remplace les formes en fils de coton, de bambou ou de roseau. Beaucoup plus fragiles, qui obligeaient à coucher la feuille lentement par déroulement de la forme souple. Avec la forme métallique, le tamis acquiert un cadre et devient rigide : la maîtrise des formats est plus précise, la trame se fait plus fine et les cadences de fabrication s'accélèrent. Il fallait une minute de travail attentif pour faire une feuille sur support de roseau ; cinq secondes suffisent avec une forme métallique rigide. Le tamis métallique est l'œuvre du formère (formaire pour certains) : tisserand des formes à papier.

      À l'origine, dans les régions où l'on trouvait des moulins, il existait un formère par vallée. En France, le village de La Forie s'est vite rendu célèbre par ses formères. Plus tard, la fabrication des formes s'est concentrée dans le Cantal, Puis il fallut s'approvisionner en Angleterre. Les premières formes " à vergeures " étaient constituées de deux couches de fils de laiton parallèles très serrées : un réseau de trois cents fils pour la couche du dessus (qui reçoit la pâte), de cent cinquante pour celle du dessous. Cette technique est restée inchangée du XIIIe au XVIIIe siècle.

 

Collage à la gélatine et séchage au vent.

     Le collage des papiers orientaux et arabes se faisait principalement à l'amidon de riz ou de blé. Vers la fin du XIIIe siècle, les papetiers italiens imaginent un collage à la gélatine animale. Le procédé se généralise au XIVe siècle dans tous les moulins du Nord car cette nouvelle colle peu coûteuse (on l'obtient en faisant bouillir des rognures de peau) possède des qualités de translucidité, de fluidité d'imperméabilité et de solidité très supérieures à celles de l'amidon, tout en assurant au papier une protection plus efficace contre les insectes.

     Enfin ce sont les artisans italiens qui initient le principe de l'étendoir où les feuilles étendues sur des cordes sèchent à l'air et au vent Depuis son arrivée en Occident au Moyen âge, jusqu'à l'invention du papier de bois au XIXe siècle c'est à dire pendant plus d'un demi millénaire, l'histoire du papier est liée à celle du chiffon, une matière rare et sophistiquée.

     L’approvisionnement des moulins reposait sur les chiffonniers, qui allaient de maison en maison collecter les vieux tissus et les vêtements usages.

     Les chiffons sont collectés, essentiellement dans les centres urbains, par des ramasseurs constitués en réseaux :

- Les chiffonniers trient sommairement les chiffons afin de constituer des balles acheminées jusqu'aux moulins à papier.

- Une fois lavés, les chiffons sont débarrassés de leurs boutons et agrafes, découpés en lanières égales, puis triés selon leur qualité (fin, moyen, grossier) et leur couleur (blanc ou noir).

- On met ensuite les chiffons à tremper et à fermenter dans l'eau du " pourrissoir " entre deux et six semaines, avant de les découper finement au " dérompoir ".

- Placés dans des " piles " remplies d'eau où battent des maillets tranchants, les chiffons sont déchiquetés pendant six à douze heures.

- La pâte ainsi produite est raffinée pendant douze à vingt-quatre heures pour obtenir une pâte plus fine et on place cette pulpe dans une cuve où elle est constamment chauffée pour être maintenue à température tiède.

       Pour les petits moulins, à une seule cuve, les chiffons sont collectés dans les environs à l'échelle du canton, par des chiffonniers qui travaillent directement pour la papeterie. Les moulins plus importants achètent leur matière première à des marchands qui emploient eux-mêmes tout un réseau de ramasseurs qui vont glaner les vieux tissus, hardes et guenilles à l'échelle de toute la région. Les marchands de chiffons s'installent dans les grandes villes parce que les chiffons y sont plus abondants, ou à proximité des fleuves pour simplifier l'acheminement vers les moulins des lourdes balles de tissu (plusieurs quintaux).

     Le coût du transport de la matière première, déjà chère en elle même à toujours joué au cours des siècles un rôle sensible sur le prix de revient du papier. Les papetiers ont rationalisé l’implantation des centres de production mais les premiers moulins, installés sur les sites les plus favorables pour l'énergie hydraulique près des torrents dans des régions accidentées, ne pouvaient souvent être approvisionnés que par de longs et coûteux convois de balles de chiffons transportées à dos de mulet.

 

    Sous sa forme traditionnelle, le moulin à papier est un lieu qui transforme une matière première le chiffon en produit fini (les rames de papier, conditionnées pour l'expédition) selon un processus qui compte quatre grandes étapes :

1 la préparation des chiffons,

2 la fabrication de la pâte,

3 la confection de la feuille,

4 les apprêts du papier.

    Malgré quelques innovations, notamment au XVIIIe siècle, ce processus reste inchangé, du XIIIe au XIXe siècle, jusqu'à l'apparition de la machine à papier continu et du papier de bois. Les différentes étapes de la Production se succèdent avec leurs durées et leurs espaces spécifiques

- le magasin et le délissoir pour la préparation des chiffons,

- le pourrissoir et le moulin proprement dit Pour la fabrication de la Pâte,

- la chambre de cuve, les étendoirs et

- la chambre de colle pour la confection de la feuille, enfin

- la salle d'apprêt pour la finition et le conditionnement des rames de papier.

    Cette "technique d'Ancien Régime " a son vocabulaire, son parler dont l'usage s'est transmis et précisé de génération en génération pendant six siècles de fabrication traditionnelle du papier " à la cuve " ou " à la forme ".

 Fabrication de la pâte :

Pourrissage et dérompage.

    - Réduits en lanières et triés, les chiffons sont portés au pourrissoir, sorte de citerne ou de cave dans laquelle ils sont aspergés d'eau et retournés régulièrement pendant une durée qui, selon la qualité des tissus, peut varier de huit jours à six semaines.

- Cette durée de fermentation est surveillée de très près par le " gouverneur " du moulin car un pourrissage trop long produit des déchets et compromet la pâte, tandis qu'une fermentation insuffisante donne des lanières de chiffon encore trop résistantes pour être broyées par les maillets du moulin.

- Pour assurer une production ininterrompue de pâte, un moulin doit cependant disposer en permanence d'une quantité suffisante de chiffons convenablement pourris, tout en alimentant le pourrissoir en nouveaux tissus.

Piles et maillets.

- Lorsque les chiffons sont parvenus au point de macération idéale, ils passent de nouveau au dérompoir pour être redécoupés en lanières plus fines.

- La matière obtenue est transportée dans la salle du moulin proprement dit où se trouvent les piles, quatre à six bacs de dimensions moyennes (0,40 m environ) dans lesquels battent les maillets, énormes marteaux en bois armés de clous de fer.

- Les lanières de tissu sont jetées dans les piles pleines d'eau (environ 8 kilos de chiffons par pile) pour être déchiquetées et défibrées par écrasement.

- En retombant, chaque maillet percute le fond de sa pile, renforcée à ce point d'impact par une plaque de fer battu, la platine. Les maillets se soulèvent et retombent les uns après les autres dans leur pile respective selon un mouvement régulier et successif induit par l'arbre à cames du moulin.

 - C'est cette cadence régulière de frappe qui sert à faire " tourner " l'eau et les chiffons dans chaque pile. Elle assure au mélange son homogénéité en permettant un broyage intensif de toutes les lanières de tissu.

Défilage et affinage.

  -À ce premier travail de défilage (ou effilochage), qui, selon la qualité des chiffons, peut demander douze à trente-six heures et produit une demi pâte encore irrégulière, succède un second broyage, plus fin.

 - Il s'agit de l'affinage (ou raffinage) ; dans les moulins importants, on fait passer la demi pâte dans d'autres piles, équipées de maillets cloutés aux extrémités plus tranchantes, qui achève de déchiqueter les tissus en minuscules fragments.

 - C'est le gouverneur du moulin qui apprécie la durée de cette trituration et le moment où la matière parvient à une finesse idéale, sous la forme d'une suspension fibreuse de couleur blanchâtre : la pâte.

 

 Confection de la feuille :

   La cuve à ouvrer.

Une fois la pâte affinée, elle est délayée dans de l'eau claire (2% de pâte pour 98 % d'eau environ) et donne un liquide laiteux qui est versé dans la cuve à ouvrer, instrument de production essentiel du moulin. II s'agit d'une cuve en bois, de forme ronde et évasée, et d'une capacité de huit cents à mille cinq cents litres, équipée à sa base d'un petit réchaud qui garde tiède la pâte diluée, et bordée à sa partie supérieure d'un plateau échancré devant lequel se place l'ouvreur (appelé aussi ouvrier ou plongeur) qui puise le liquide.

    Pour ce puisage, l'ouvreur dispose d'un instrument spécifique : la forme.

    Les ouvriers papetiers travaillent toujours en équipe de deux. Le premier, l’ouvreur, trempe une forme dans la cuve. Il place ensuite sur la forme la " couverte ", cadre de bois mobile à bords débordants qui va marquer les bords et déterminer l'épaisseur de la feuille en permettant de doser la quantité de pâte étendue sur la forme. Puis l'ouvreur ressort la forme chargée de pâte et y répartit celle-ci également sur toute la surface, en secouant horizontalement la forme dans un mouvement de va-et-vient comme pour tamiser. L'eau s'écoule à travers la forme et les fibrilles de la cellulose contenue dans les fibres textiles commencent à s'enchevêtrer.

     L'ouvreur enlève la couverte et tend la forme à son coéquipier. Le " coucheur " va renverser la forme pour déposer la feuille sur un feutre destiné à la séparer de la feuille précédente, et ainsi de suite. À la place de la forme qu'il vient d'enlever et de rendre à l'ouvreur, le coucheur applique sur la feuille humide un second feutre qui servira de support pour coucher la prochaine feuille : il empile ainsi vingt-cinq feuilles (une main) entre vingt-six feutres. L'ouvreur et le coucheur peuvent produire six à huit feuilles à la minute, soit jusqu'à huit rames de cinq cents feuilles dans une journée.  

     Au fur et à mesure de leur production, les paquets sont empilés quatre par quatre pour former les porses (cent feuilles et cent un feutres), aussitôt placés sous presse à proximité de la cuve. La forme et sa couverte.

     Les feuilles sont toujours rectangulaires.

Leurs dimensions, issues de la forme - d'où le nom de format qui leur est donné -, correspondent à ce qu'un homme peut facilement manier. Si l'on regarde par transparence une feuille de papier, on s'aperçoit qu'elle garde l'empreinte des vergeures - de petits traits rapprochés parallèles aux grands côtés -, des pontuseaux - ces fils de laiton assez gros parallèles aux petits côtés -, du filigrane et parfois même des fils de chaînette. D'où l'appellation de papier " vergé " Vergeures et pontuseaux sont attachés par des fils de laiton plus fins appelés " chaînettes " : les fils de chaînette, en empêchant les pontuseaux de se déplacer, régularisent l'écart entre les fils métalliques.

   Marques d'eau et filigrane.

Lorsque l'ouvreur retire de la cuve la forme qu'il vient d'y plonger, l'eau s'écoule à travers les ouvertures du réseau mais pas les matières solides, qui se rassemblent sur les vergeures en créant un matelas fibreux. Le treillis métallique de la forme laisse alors sa trace la " marque d'eau " dans la matière de la feuille en formation qui se dépose en une couche légèrement moins épaisse - et donc plus transparente - sur le relief des vergeures (c'est la caractéristique du papier " vergé "), des pontuseaux et des chaînettes.

     Tous les papiers produits en Europe du XIIIe au XVIIIe siècle présentent ces images fantômes dans leur épaisseur. À partir de 1750 en Angleterre, de 1777 en France, le papier vergé sera concurrencé par un papier lisse et sans images fantômes, le " papier vélin ", obtenu grâce à une forme à puiser équipée d'une toile métallique très fine.

      Souvent ce treillage comporte un fil de laiton fixé à la trame, qui représente soit une ou plusieurs lettres, soit un dessin (écu, couronne, grappe de raisin…) : c'est le filigrane, dont l'empreinte inscrite dans la pâte s'aperçoit par transparence dans la texture du papier. Il s'agit de la marque du fabricant, qui peut indiquer le nom du moulin, celui du papetier, ses initiales, la région ou la date…

       Le plus ancien filigrane connu apparaît sur un papier fabriqué en 1282 à Bologne par un papetier venu de Fabriano. L'usure d'un filigrane peut parfois servir à dater approximativement un ouvrage, sachant qu'une paire de formes dure entre un an et cinq ans, selon l'utilisation.

     La pile de feuilles et de feutres est ensuite placée sous une presse à vis pour éliminer l'excédent d'eau ; cela va permettre aux fibrilles de s'associer pour former la feuille. Il s'agit d'éliminer l'eau dont les feuilles sont encore saturées.

    Les piles de feuilles séparées par leurs feutres sont comprimées sous une grosse presse à vis à l'aide d'un levier de douze pieds actionnés par les forces conjuguées des trois compagnons de cuve, l'ouvreur, le coucheur et le leveur.

       Après cet essorage, les feuilles sont séparées des feutres, puis, encore humides, elles sont pressées avant d'être mises à sécher sur des cordes dans les étendoirs.

       L'expulsion de l'eau, très spectaculaire, réduit l'épaisseur de la pile au tiers de sa hauteur initiale. La chimie nous permet de savoir aujourd'hui que cette extraction de l'eau est un moment essentiel de la formation de la feuille de papier, celui des liaisons chimiques (pont hydrogène) entre les fibrilles de cellulose : " Le passage dans les presses se situe au moment critique où la teneur aqueuse de la feuille descend suffisamment bas pour que les liaisons directes fibrille-fibrille, jusque-là absentes ou rares, commencent à remplacer les liaisons fibrille-eau. Ces liaisons fibrille-fibrille sont en fait des liaisons hydrogènes (par valence secondaire) qui s'établissent entre des groupes hydroxyles OH localisés sur des fibrilles différentes'. "

       Après cette opération les feuilles sont devenues assez résistantes pour être détachées de leurs feutres et mises à sécher. Aidé par le vireur, qui enlève les feutres pour les remettre coucheur, le leveur sépare les feuilles et les empile en paquets de cent (porses blanche) pour un nouveau pressage, plus doux, qui précède le séchage proprement dans les étendoirs.

       Les étendoirs, généralement situés à l'étage supérieur du moulin, sont de vastes salles à claire-voie équipées de volets de bois mobiles permettant de régler l'entrée du vent et la vitesse de séchage. Une fois séchées, les pages sont remises en piles pour être transportées à la salle de colle, ou directement à la salle d'apprêt.

    Collage.

Les feuilles de papier destinées à l'écriture doivent être enduites d'une substance hydrophobe qui empêche la surface de " boire " l'encre : c'est la colle, transparente, imperméable et régulière, qui protégera aussi le papier des insectes.

     La colle est préparée à partir de rognures de peau bouillies dans l'eau d'un grand chaudron. Après filtrage, cette gélatine animale est maintenue à bonne température dans le mouilloir. D'un mouvement rapide, le colleur plonge une poignée de cent à deux cents feuilles dans le bain et la ressort immédiatement. Pour enlever l'excédent de colle, les feuilles sont mises sous presse, avant d'être étendues pour sécher.

       Quand elles sont bien sèches, les feuilles sont une dernière fois mises sous presse pendant une douzaine d'heures dans le lissoir.

Puis lissage la feuille de papier :

Il faut, soit passer un grattoir pour faire disparaître les aspérités, soit polir avec un morceau de bois ou une pierre dure qui égalise le grain du papier. Les feuilles défectueuses sont mises à part pour être recyclées, les feuilles acceptables sont classées en piles selon cinq degrés de qualité : le bon, le retrié, le chantonné, le court et le cassé.

      Seules les deux premières catégories sont considérées comme réellement propres à l'écriture. Il ne reste plus qu'à constituer des paquets de cinq cents feuilles, des " rames ", unités de vente courantes.

     En fin de parcours, si l'on comptabilise toutes les opérations, chaque feuille aura passé trente fois dans les mains des ouvriers et dix fois sous presse.

 

POUR EN SAVOIR PLUS SUR LA BATELLERIE SUR LA DORDOGNE 

Paul Fénelon

Commerce et industrie dans la vallée moyenne de la Dordogne

In: Annales de Géographie. 1936, t. 45, n°258. pp. 591-606.

(http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1936_num_45_258_11442)

 

 

LA BATELLERIE

 

DANS LA VALLÉE MOYENNE DE LA DORDOGNE

 

 

 

   De Mauzac à Bergerac, à la sortie des méandres qu'elle décrit dans les calcaires crétacés du Périgord, la Dordogne coule auprès d'une douzaine d'établissements industriels. La voie ferrée de Bordeaux à Aurillac, le canal latéral de Mauzac à Tuilière et la route nationale de Bergerac à Sarlat longent ses rives. Sur une distance de moins de 30 km., trafic et industrie coïncident et vivent dans une étroite dépendance mutuelle : les matières premières drainées à travers la vallée sont en grande partie destinées aux usines locales, qui entretiennent à leur tour d'importants départs de produits ouvrés.

 

     En amont et en aval, cette association se dénoue, l'industrie disparaît, le paysage redevient purement agricole.

 

 Le relief :

 

— Usines et voies de communication ne pouvaient se grouper de la sorte, ni en amont de Mauzac, ni en aval de Bergerac. A l'Est de Mauzac, la vallée est sinueuse, le cours d'eau heurte tantôt les collines de la rive droite, tantôt celles de la rive gauche, les communications par voie de terre deviennent difficiles. Au 18ème siècle, l'Inspecteur des Manufactures François de Paule Latapie, allant de Couze à Trémolat, dut longer, sur un mulet, un cingle si escarpé qu'il faillit plusieurs fois rouler dans l'eau avec sa monture(1). Aussi la route de Bergerac à Aurillac se détache-t-elle de la vallée quelques kilomètres à l'Ouest de Mauzac, à Sauvebœuf, pour gravir le plateau et l'emprunter presque continuellement jusqu'en Auvergne.

 

     Pour traverser les lobes des méandres entre Calés et le Buisson, les rails doivent passer sous deux tunnels et sur cinq ponts : c'est le début des travaux d'art qui, rendant si coûteuse la voie ferrée de Bordeaux au Lioran, ont empêché d'en faire un tronçon de la grande artère du 45e parallèle.

 

En amont de Mauzac, la circulation des marchandises devient donc difficile et très onéreuse.

 

En aval de Bergerac, le cours d'eau, dispensateur de force motrice, manquant de pente, ne peut plus alimenter en énergie les installations industrielles. Ses affluents sont également incapables d'entraîner les turbines ou les roues à aubes, car la rivière coule presque au niveau de ses berges, et, lorsqu'elle coupe une terrasse de 12 à 15 m. qui permettrait une chute assez considérable, le ruisseau qui débouche en cet endroit a déjà eu le temps de creuser un lit assez profond pour se priver lui-même d'une pente appréciable.

 

 

 

   Au contraire, entre Bergerac et Mauzac, trafic et industrie pouvaient se soutenir mutuellement. Sur la rive droite, une terrasse de 12 à 15 m. de hauteur relative porte, hors d'atteinte des inondations, une voie ferrée, une route et un canal. L'absence de forte déclivité ou d'accidents naturels a rendu leur établissement facile et permet le transport commode des marchandises. Les installations industrielles ont trouvé également dans cette section de la vallée des conditions favorables. Entre Mauzac et Bergerac, la Dordogne redevient torrentielle. Par suite d'une reprise d'érosion à l'endroit où les calcaires crétacés font place aux marnes et aux mollasses tertiaires, le lit du cours d'eau descend de 40 m. d'altitude absolue à 16 m, entre le barrage de Mauzac et celui de Tuilière, soit 24 m. de chute en moins de 15 km.

 

La pente n'est d'ailleurs pas régulière. Elle s'accentue dans trois séries de rapides appelés par les riverains le Grand Thoré, la Gratusse et les Pesqueyroux. Le cours d'eau s'enfonce ainsi par saccades dans ses anciennes terrasses dont la pente est moins forte que la sienne. A Mauzac il coule pendant l’étiage à 5 ou 6 m. en contrebas du lit moyen qu'il peut inonder aisément. Vers Couze et Mouleydier, il est encaissé de 12 à 15 m, et ses plus fortes crues ne sortent pas du lit mineur. Les ruisseaux de la Couze et du Caudeau, qui le rejoignent dans cette partie de son cours et n'ont pas encore raccordé leur profil longitudinal à celui de la Dordogne, font à leur embouchure une chute de 10 m.

 

    Ainsi le cours d'eau principal et ses affluents offrent à l'industrie une force motrice importante, variable sans doute avec leur débit, mais toujours appréciable. On peut l'estimer en moyenne pour la Dordogne à 100 000 GV et pour le Caudeau et la Couze à 2 000 CV. Cette force motrice ne peut être utilisée qu'en partie, à  cause des défectuosités du lit fluvial et des nécessités techniques.

 

   Néanmoins de Mauzac à Bergerac, et là seulement, les conditions physiques étaient favorables à l'association du commerce et de l'industrie. Les riverains, qui ne disposaient parfois que d'un sol ingrat, n'ont pas manqué d'en tirer parti.

 

 Le commerce par la batellerie.

 

— La vallée de la Dordogne présente le grand avantage de joindre des régions différentes dont les produits se complètent. Le Limousin et l'Auvergne sont riches en bois, en bétail et en minerais, mais pauvres en vin, blé, sel et produits manufacturés. Au contraire, dans le « Pays Bas », comme disent les Périgourdins, les cultures ont réduit l'étendue des forêts, l'élevage est insuffisant à alimenter les villes nombreuses et peuplées; c'est enfin le débouché de l'intérieur du continent vers l'Océan et tous les pays du monde par l'estuaire de la Gironde.

 

Un trafic normal entre terres chaudes et terres froides, entre pays d'élevage et pays de cultures, entre continent et Océan devait s'établir dans la vallée de la Dordogne.

 

Au sujet de la batellerie, le silence règne, presque complet, dans les documents jusqu'à la guerre de Cent ans. A partir de cette époque, les Jurades de Bergerac fournissent de nombreux détails sur le trafic fluvial de la Dordogne. Elles permettent de se représenter les barques qui sillonnaient le cours d'eau, la vie des bateliers exposés aux remous des rapides, la variété des produits transportés et l'activité des deux ports de Bergerac.

 

Au 16ème siècle, la taxe prélevée sur chaque embarcation passant sous le pont de Bergerac et le total des recettes permettent de croire qu'il passait chaque année devant la ville au moins 400 ou 500 bateaux jaugeant en moyenne 40 à 50 t. chacun.

 

  Mais c'est au 18ème siècle et durant les premières années du 19eme siècle que cette batellerie connut sa plus grande prospérité (2).

 

Le matériel employé était composé de barques de deux sortes.

 

Les unes, solidement construites en bois de chêne et de hêtre, pouvaient résister à la pression du courant ; elles étaient à fond plat, longues, avec des extrémités pointues et relevées. Selon le tonnage, on distinguait les courpets, barques de 7 à 8 m. de long jaugeant 8 tonneaux ; les coujadours, qui mesuraient 16 à 18 m. de long, 4 de large et contenaient 18 tx ; enfin au 19ème e siècle apparurent les naus de 20 m. de long sur 4 m. 50 de large, pouvant transporter 100 à 150 t. de marchandises.

 

      Une seconde catégorie comprenait des gabarres légères,  sortes de caisses flottantes équipées sommairement pour la descente et qui ne pouvaient résister à la montée. Du nom de leur lieu d'origine, les riverains les appelaient des « argentats » ; on les démolissait à l'arrivée pour en faire du bois de chauffage. Les mariniers ou gabarriers se recrutaient surtout en Auvergne ; mais chaque village situé près du cours d'eau en fournissait quelques-uns.

 

Mauzac, Lalinde, Couze possédaient, comme Bergerac, un port sur la Dordogne, distinct de l'agglomération et dont le souvenir se conserve dans les noms des lieux-dits : Port de Couze, Port d'Ailes, etc.

 

La berge, adoucie en plan incliné, servait de quai ; quelques pieux de bois fichés en terre permettaient d'amarrer les bateaux.

 

A la descente, le courant suffisait à entraîner les gabarres qui, parties d'Auvergne au moment d'une crue, passaient plus nombreuses devant Mauzac et Bergerac au printemps et en automne, au moment des eaux dites « marchandes », qu'en été pendant l'étiage.

 

Au-dessous de 0 m. 50 à l'échelle de Bergerac, la batellerie s'arrêtait ; de même elle cessait quand les crues dépassaient 3 m. à Domme.

 

 

 

    Le trafic était ainsi interrompu trois ou quatre mois par an.

 

De Mauzac, quelques heures suffisaient pour atteindre Bergerac, tant la vitesse du courant était considérable. Mais il fallait prendre des précautions pour franchir les rapides. A l'escale de l'Éguilhou, en face de Badefols, des pilotes, spécialisés dans cette navigation dangereuse, se tenaient sur la rive, prêts à répondre à l'appel des  bateliers. Quand un bateau descendait la rivière, ils déterminaient avec une perche, selon la profondeur des rapides, le tirant d'eau qu'il ne devait pas dépasser. Avant d'en prendre la direction, ils plaçaient la moitié ou les trois quarts de sa cargaison sur de petites barques qu'ils louaient aux bateliers. Puis ils se lançaient à la tête du convoi sur les eaux écumantes du Grand Thoré, passaient comme des flèches devant Lalinde, non sans se recommander à la protection de saint Front dont la chapelle domine de 100 m. les rapides de la Gratusse, heurtaient parfois les récifs des Pesqueyroux, et alors c'était la noyade et la perte des marchandises, ou bien parvenaient sains et saufs à Saint-Capraise où le maître du bateau reprenait la direction de sa nef.

 

      A la montée, l'étape Bergerac-Mauzac était plus longue : une grande journée d'été y suffisait à peine. Dans les biefs, trois ou quatre barques allaient en convoi, attachées les unes aux autres et tirées par des hommes ou des bœufs qui suivaient, le long de la berge, le chemin de halage. Aux passages les plus difficiles, bateliers et haleurs descendaient parfois dans le courant pour tirer eux-mêmes le convoi, barque après barque.

 

     Aux obstacles naturels, les propriétaires des rives, seigneurs ou moines, ajoutaient des péages sur les marchandises qui passaient devant eux. Ils prétendaient les employer à l'entretien du cours d'eau ; en réalité ils n'en faisaient rien, comme le prouvent les récriminations des bateliers et l'état lamentable de la rivière. Ainsi, en passant sous les arches du pont de Bergerac, les maîtres de bateaux devaient acquitter au moins une dizaine de taxes ; s'ils transportaient du sel ils devaient le décharger dans le grenier de la ville avant de le distribuer vers l'amont. Afin de mieux écouler leur récolte de vin vers l'aval, les Bergeracois interdirent pendant trois siècles aux vins de Domme le passage sous leur pont.

 

    Enfin, pour les besoins de la pêche, la Dordogne était encombrée de petits barrages formés par des pieux entremêlés de branchages, et, pour moudre les blés du voisinage, des moulins à nef se plaçaient au milieu du courant à l'endroit même où auraient pu le mieux passer les convois de barques.

 

   Pourtant, malgré ces obstacles naturels ou artificiels, le trafic ne cessa de s'accroître pendant le 18ème siècle, et quand des mesures légales, sous la Révolution et sous l'Empire, eurent supprimé les péages, les pêcheries et les moulins à nef, la batellerie atteignit son apogée.

 

 

 

A la descente, c'étaient les bois du Périgord et du Limousin qui passaient devant Lalinde et Bergerac sous forme d'échalas et de carrassonnes pour piqueter les vignes du Bordelais, de merrains de chêne et de feuillards de châtaigniers pour fabriquer les barriques.

 

     Les noyers de Montignac et de Sarlat, débités en planches, s'arrêtaient à Bergerac, à Sainte-Foy-la-Grande ou à Libourne chez les ébénistes. Les rondins de hêtres, de trembles et de chênes, coupés dans les taillis du Quercy, servaient au chauffage des citadins. L'élevage des plateaux auvergnats alimentait le commerce des bœufs, des porcs, des moutons et des chevaux. On transportait également dans de petites barques des œufs, du miel, de la cire pour les cierges et des fromages. Les produits des champs descendaient également pendant les années d'abondance vins de Domme, blé des Causses, chanvre et lin venus des meilleures terres de la vallée, ails et oignons de Siorac.

 

    Les forges de Montclard sur le Caudeau et de Sainte-Croix sur la

 

Couze envoyaient vers la Gironde des canons et des boulets pour la marine, des chaudières pour le sucre des Antilles et des pots en fonte  pour tout le pays. Des cuirs pelés, tannés ou ouvrés, des rames de papier, des tuiles, des sacs de chaux, des meules de Cénac près de Domme et même, pendant la guerre d'Indépendance américaine, de la houille d'Argentat complétaient à la descente la série des produits industriels.

 

A la montée, le poids des marchandises était sans nul doute de 60 à 70 p. 100 moins important qu'à la descente, mais c'étaient des produits de valeur.

 

     Les forgerons, les étameurs, les « peyroliers » (3) réclamaient aux bateliers l'étain, le cuivre et le plomb d'Espagne, le charbon d'Angleterre. Les produits coloniaux, café, sucre, épices, arrivaient également de la mer, avec les morues et les harengs en temps de carême. Mais le sel marin dominait par son poids et son volume le trafic de la batellerie périgourdine.

 

     De 1787 à 1790, 660 bateaux portant 13 485 pipes de sel (53 940 hl.) remontèrent la Dordogne (4). C'était pour acheter la précieuse denrée qu'il fallait à tout prix écouler vers l'aval les bois et le bétail du Pays Haut. De Bergerac, de Lalinde et de Souillac partait ensuite à dos de mulet tout le sel destiné à la région.

 

Le trafic devint si intense sous la Restauration et sous la Monarchie de Juillet que les pouvoirs publics s'inquiétèrent enfin de solutions pratiques pour améliorer la navigabilité des rapides de la Gratusse.

 

 

 

 

 

    Ils eurent recours à la construction d'un canal latéral. De 1836 à 1840 ils l'établirent dans la terrasse de 12 à 15 m. entre Mauzac et Tuilière. Un barrage vers l'amont, tout en relevant le plan d'eau sur une dizaine de kilomètres, permit de constituer avec la Dordogne elle-même, un réservoir pour l'alimenter.

 

      Quatre séries d'écluses rachetèrent la dénivellation de 24 m. Des barques de 5 m. 60 de largeur et de 1 m. 40 de tirant d'eau pouvaient y circuler nuit et jour.

 

     Un second barrage fut même construit en aval de Bergerac, avec écluse pour relever le niveau de l'eau jusqu'à Creysse. C'étaient, pour la batellerie, de sensibles améliorations. C'est l'époque également où les ports de Lalinde, de Couze et de Mouleydier remplacèrent leur quai de terre battue par des cales en pierres que les crues ne pouvaient emporter et où le chemin de halage fut amélioré.

 

Grâce à l'aide des pouvoirs publics et au développement de la prospérité économique, la batellerie de la Dordogne connut son apogée sous le Second Empire.

 

En 1858, à la descente, 136 340 t. de marchandises valant 23 553 130 fr. (5) se décomposaient ainsi :

 

Vins 21 170 000 fr. et 10 p. 100 du volume.

 

Blé, noix, huiles 400 000 fr.

 

Châtaignes 270 000 fr.

 

Bois de construction, feuillards, carrassonnes, pavés de grès.. 140 000 fr. et 50 p. 100 du volume.

 

Pierres de taille, moellons, meulières 220 000 fr.

 

Tuiles, briques, plâtres, fer, fonte, papier 510 000 fr.

 

Cuirs et peaux 840 000 fr.

 

 

 

A la montée, 64 790 t., valant 17 732 000 fr., comprenaient des bois du Nord, de la houille, du coke, du plâtre, du blé, des légumes,  du riz, de l'orge, de l'avoine, des métaux, du sel, du poivre, des poteries, de l'huile, du sucre, du café, du savon, de la résine, du goudron, des cuirs, des bois de campêche, etc...(6.)

 

   Cette activité se maintint pendant les premiers lustres de la Troisième République. Mais d'année en année se précisait une redoutable menace. Parti de Bordeaux, le rail atteignait Sainte-Foy-la-Grande en 1873, Bergerac en 1875, Le Buisson en 1879, et rejoignait enfin Saint-Denis, au delà de Martel, non loin d'Argentat, au point de départ de la batellerie.

 

On vit alors, à mesure qu'augmentait le trafic ferroviaire, baisser le trafic fluvial. Ce fut une décadence rapide et complète pour la batellerie. A la veille de la Grande guerre quelques barques seulement passaient devant les ports endormis.

 

 

 

  Après 1920, tout trafic cessa. Le canal de Lalinde voit à peine une fois par mois une barque troubler ses eaux ; des fuites dans les digues le rendent d'ailleurs en partie inutilisable. En aval de Bergerac subsiste encore une petite circulation fluviale, pâle reflet de l'activité d'autrefois. Canal et cours d'eau ont été désaffectés par les Ponts et Chaussées en 1926.

 

    La voie ferrée a hérité de la batellerie tous les échanges entre  le bas et le haut pays, les gares ont remplacé les ports. Sur la terrasse de 12 m. il a été facile de jeter rapidement et à peu de frais 25 km de rail, puissant moyen de communication pour drainer de lourdes et volumineuses marchandises, avec une rapidité et une ponctualité qu'on ne pouvait demander aux bateliers.

 

   Au lieu d'aller vers les berges de la Dordogne, les riverains ont pris l'habitude de se diriger vers les quais de la station voisine pour s'y livrer aux échanges de produits. Plus récemment, les transports automobiles ont fait de la route la concurrente du chemin de fer.

 

 

 

(1). G. Charrier, Les Jurades de la ville de Bergerac, 13 vol., 1898-1903.

 

(2). E. Bombai, La Haute Dordogne et ses gabarriers, Tulle, 1903.

 

(3). Fabricants de « peyroles » ou récipients en cuivre.

 

(4). Archives départementales de la Dordogne, série S, 1806, 1926.

 

(5). E. Labroue, De Libourne au Buisson, Bordeaux, 1880.

 

(6). En franc-or ; il faudrait multiplier par le coefficient 6 ou 7 pour obtenir la valeur  en francs 1936.

PATRICK GARCIA